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Publié le par curieux



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PERFORMER / JOËL RIFF / CURIEUX. Depuis le lundi 27 septembre 2004 à 10h, Joël Riff a entrepris une course en solitaire dont le règlement se résume à une seule injonction : voir le maximum d'expositions. Pour l'année 2008, il en comptabilise 2143, soit une toutes les quatre heures, moyenne généreusement étoffée par ce prolifique 14 août qui établit son record à 65 expositions en une journée.
Enfin une performance qui adhère à sa définition et mérite son nom.

 

On est au deuxième matin de janvier. Joël Riff vient de mettre en ligne sa chronique hebdomadaire. 7 expositions choisies et commentées dans la perspective d'un thème. Pour inaugurer 2009, la sélection s'articule autour de "Cabinets". D'étude, propice à la collection, le cabinet triomphe croulant de curiosités. Or le nom de scène de notre homme est Curieux, un adjectif plurivoque qui lui sied à la perfection. On le sait ancré dans son époque, courant les galeries d'art, actualisant son blog, et on le devine aussi dans un temps et des préoccupations décalées. Tentation de l'exhaustivité, opiniâtreté sans faille ; celui qui se dit "obsessionnel mais pas maniaque" présente un profil hors normes car il s'en est imposé de purement individuelles. S'il ne s'habille qu'en noir par exemple, ce n'est pas par souci esthétique mais pour simplifier ses lessives et s'interdire toute tergiversation matinale. Joël Riff est un pragmatique qui loue la contrainte pour son pouvoir libérateur. Son emploi du temps est régi, voire réduit au calendrier des expositions, mais au moins a-t-il la chance de n'avoir pas à choisir, puisqu'il voit tout. Enfin, "presque", insiste-t-il, comme si cette incomplétude lui servait de pierre de touche. Les courbes de ses graphiques mensuels font état de son "hygiène culturelle" avec une transparence et une précision toutes scientifiques. De même que sa chronique arrive chaque lundi dans le courrier électronique de ses abonnés (des entreprises pour la plupart, qui cotisent 50 euros par mois pour offrir cette sélection à leurs employés), telle une ordonnance, il délivre des "consultations" culturelles auprès d'agences de créations (...), friand de cette "notion médicale".

C'est Pierre Hardy qui nous a incités à faire la connaissance de son ancien élève. Joël Riff est en effet diplômé de l'école d'arts appliqués Duperré : une "formation capitale, un accompagnement exceptionnel". Le jour de la rentrée, aux côtés du chausseur et d'autres profs, le critique d'art Jean-Michel Ribettes exhorte la promotion. "Il nous a dit : "vous ne pouvez pas être des créateurs cloîtrés, sortez, allez voir toutes les expositions que vous pouvez !" C'était le 27 septembre 2004. Comme je suis un élève obéissant, je l'ai pris au pied de la lettre et je n'ai pas arrêté. (…) J'ai un peu fait mon internet tout seul. Au début, je n'avais pas de connexion, je ne pouvais pas faire autrement que d'aller sur place pour avoir des informations." Une nécessité qui a fini par organiser sa vie : si certains font la route des vins, Joël pour ces vacances embarque sa mère dans un tour de France des expositions. Telle inclination aurait pu faire de lui un avide collectionneur. "J'aimerais beaucoup collectionner pour d'autres mais je n'ai pas personnellement ce rapport à la propriété. Et je crois que je m'approprie les œuvres que je consigne dans mes fiches." Car dès le premier jour de son infinie perquisition, Joël a établi un processus invariable : chaque exposition vue donne naissance à une fiche composée selon un format immuable, écrite à l'infinitif et accompagnée de 3 images ainsi que d'un autoportrait qui atteste de la présence de Curieux sur les lieux. Depuis le 30 septembre 2004, plus de 4500 fiches constituent ces archives secrètes, car destinées à la seule consultation de son auteur. Enregistrée au format jpeg, incorrigible par conséquent, chacune d'entre elles "devient une image, une chose unique". A son tour faiseur d'images, Joël interroge, ce faisant, le statut du spectateur : "Dans un exposition, c'est aussi le public qui s'expose. On dit bien qu'on a "fait une expo". Cette problématique de devant/derrière m'a poussé à faire quelque chose de toutes ces expositions vues". Ainsi depuis 4 ans, le bureau de Joël Riff s'orne d'un impeccable échafaudage de papier, pile croissante des communiqués de presse distribués par les galeries et musées ; les pochettes plastiques qui renferment ses fiches se multiplient, grossissant les classeurs tous blancs,  comme les ramettes de papier A4 toujours à portée de main. "Je revendique la chance d'être une page blanche. Je décharge toujours toutes mes données sur un disque dur externe, pour être disponible à nouveau. Tout se joue entre le plein – collectionner, savoir, accumuler – et le vide – l'ouverture, la page blanche." A force de voir sa blondeur gracile à chaque vernissage, les galeristes connaissent bien ce Curieux personnage. Certains l'ont encouragé à lancer sa chronique, mais aucun ne s'est abonné… Certains en revanche l'ont exposé, comme Mycroft qui a invité ses 123 fiches commençant par la lettre A, ou Isabelle Gounod qui à la suite d'Eric Troncy, grâce auquel Joël avait illustré un catalogue Dior Joaillerie, exposera bientôt des dessins de cet artiste intransigeant pour qui la forme est une question inévitable, un choix décisif. Un héritier des Lumières, dont Buffon aurait dit : "Le style est l'homme même".


Aurélie Galois pour French Revue des Modes #14, printemps/été 2009 www.frenchrevue.com

Portrait photographique par Baudouin www.baudouin.fr 

 
 

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